 - L’agriculture danoise est différente de celle de la France avec une diversité des cultures moindre, pas de vigne, ni de tournesol, ni de melon… Les productions végétales sont largement destinées à l’alimentation animale, laquelle est l’essentiel des 7,4 milliards d’euros d’exportation des produits de son agriculture. Il ne subsiste que 45 000 agriculteurs actifs exploitant en moyenne 58 ha (avec 60% de fermes de 5 à 50 ha), sur 2,5 millions d’hectares de Surface agricole utile (SAU), soit 60% du territoire (ce qui correspond à 8% de la SAU de la France).
- La quantité de matière active de tous les pesticides utilisés en 2004 était 2 899 tonnes, contre 7 000 vers les années 80 avec alors plus de 200 matières actives autorisées. En 1997 la diminution du tonnage de matières actives à l’issue de la 1ère phase du plan de réduction était de 47%, ce qui selon le ministère de l’agriculture danois s’expliquait en partie par le remplacement des produits anciens retirés par des produits nouveaux qui s’utilisent à des doses largement inférieures.
- La chasse aux produits anciens a commencé par les produits pondéreux développés dans les années 70. Pour les herbicides ce sont ceux du type phythormone, remplacés par ceux de la famille des sulfonylurées. Sur les 4 600 tonnes utilisées en 1986, 2 000 tonnes ont disparu remplacés par quelques centaines de kilogrammes de sulfonylurées. Pour les insecticides de 300 tonnes de matière active utilisées en 1980, l’agriculture danoise est passée à environ 40 tonnes, soit une chute de plus de 80%. Cela en retirant les organo-phosphorés et les carbamates utilisés de 500 g à 1 kg hectare en traitement aérien et en les remplaçant par des pyréthrinoïdes qui ne nécessitent que quelques grammes hectare de matière active. Pour les traitements du sol le Gaucho, introduit en 1992, est aujourd’hui utilisé à 1,3 tonnes de matière active en remplacement de plusieurs centaines de tonnes de carbamates, mais est développé systématiquement. Le choix des cultures a aussi contribué à cette évolution, notamment l’abandon de 120 000 ha de betterave fourragère, remplacée par du maïs ensilage, faisant ainsi baisser la quantité d’insecticides nécessaire.
- D’autres éléments ont joué un rôle important dans ces diminutions. Le progrès génétique a permis de développer des variétés de blé résistantes au gel hivernal avec des rendements largement supérieurs (70 qx /ha) à ceux de l’orge (50qx/ha). La culture de cette dernière espèce est passée de 1 500 000 ha en 1980 à 700 000 ha en 2004. La production des céréales est restée stable 8-9 millions de tonnes. Elle est destinée au marché intérieur, dans le cadre de la stratégie d’exportation de produits agricoles transformés (viande de porc, fromage et beurre). Sur 55 milliards de couronnes d’exportations agricoles la viande de porc en constante progression représente 1/3 du marché (de 14 milliards de couronnes en 1986 à 23 milliards en 2004). Mais les exportations de céréales sont tombées de 4 600 millions de couronnes en 1986 à 900 millions en 2004. L’accentuation vers la production animale ne nécessite pas des céréales à haute valeur boulangère qui demandent une meilleure protection phytosanitaire avec des coûts de production plus élevés. C’est ainsi que 155 000 tonnes de blé à haute valeur boulangère sont importées sur les 240 000 tonnes utilisées par le pays. Quatre vingt pour cent du blé pour la production de pain au Danemark est importée d’Allemagne et de France car les agriculteurs danois, privés de fongicides, ne peuvent plus produire des blés de qualité remplissant le cahier des charges des producteurs de farine. Les pays producteurs de fruits et de vin et les exportant au Danemark comme la France apparaissent comme de grand consommateurs de pesticide utilisés sur ces productions (soufre, cuivre notamment que ce soit pour le bio ou le conventionnel). Depuis 20 ans 10% des SAU danoises sont mises en jachère, ce qui constitue un élément non négligeable au point de vue de l’utilisation des pesticides, alors que le Danemark importe 15 à 20% de ses aliments du bétail.
- Le « Comité Bichel » (du nom du son président) a été chargé par le gouvernement danois d’évaluer les conséquences de plusieurs scénarios pour l’agriculture. Celui de la conversion totale à une agriculture sans pesticides de synthèse a été évalué de près. Le Comité a écarté rapidement cette perspective qui aurait causé les chutes de production suivantes : céréales 60%, porcs et volailles 70%, pomme de terre 80%. Le pays n’aurait pas pu subvenir à ses besoins alimentaires ni évidemment exporter des produits agricoles à valeur ajoutée. Seule la consommation nationale de produits laitiers serait sortie indemne à cause de l’abondance des surfaces des prairies qui poussent sans pesticides, mais qui diminueraient d’ailleurs de 50%. En matière de fongicides l’agriculture biologique n’est pas celle qui en utilise le moins en terme de tonnage comme le confirme un rapport du Cirea (Centre interrégional d’expérimentation arboricole) publié dans la revue Fruits et légumes (86 kg/ha contre 6kg/ha pour une protection raisonnée selon l’exemple de la variété de pomme Smoothee). Malgré cette incompatibilité de l’agriculture biologique avec les objectifs les autorités danoises l’ont encouragée. Le nombre d’exploitations bios est ainsi passé de 500 en 1994 à 3 500 en 2002 et diminue depuis et représente aujourd’hui 150 000 ha. Le Danemark, selon les conclusions du rapport Bichel, ne s’est pas engagé dans cette voie.
L’effort a été concentré sur un suivi méticuleux des pratiques agricoles effectué par les agriculteurs eux-mêmes. Un réseau de consultants sur le terrain, subventionné par les taxes sur les pesticides, a été mis en place au sein d’un réseau national d’assistance réparti en 55 agences locales. Ce réseau alimente un système d’alerte national (Ndlr = avertissements agricoles) qui permet aux agriculteurs de réaliser uniquement les traitements en cas de besoin et d’éliminer l’essentiel des traitements préventifs, plus consommateurs de pesticides. L’indice de fréquence de traitement (IFT) (nombre de doses appliquées en moyenne sur la surface agricole) sert d’indicateur pour mesurer l’usage des pesticides. L’indice 1 correspond à 1’application d’un produit à pleine dose de l’autorisation de mise en marché (AMM) ou à 4 passages à ¼ de dose. A l’issue du 1er plan pesticides (1986-1996) l’indice IFT est resté stable (2,51 et 2,63). Et l’objectif fixé par le comité Bichel est d’atteindre en 2009 un indice de 1,70. Cette stratégie implique le fractionnement des doses pour couvrir les périodes de risque phytosanitaire. Pour limiter le nombre de passages dans les champs et rechercher des synergies, les agriculteurs danois ont été entraînés à recourir à des mélanges extemporanées (ce qui est interdit par la réglementation française) de produits phytosanitaires, au motif de protéger les utilisateurs et l’environnement. Le système IFT a encouragé l’utilisation d’herbicides à large spectre comme le glyphosate, dont la consommation est passée de moins de 300 000 kg en 1990 à plus d’un million de kg en 2004. Cela représente 47% de tous les herbicides et 33% de tous les pesticides utilisés au Danemark (Ndlr : dépendance dangereuse vis-à-vis d’un seul produit).
Les grandes firmes favorisées. La politique de suppression des anciennes matières actives a fait diminuer le tonnage des matières actives utilisées au Danemark, ce qui au regard des chiffres est exemplaire. Le conseil aux agriculteurs a été privilégié leur permettant de modifier leurs pratiques avec des méthodes plus modernes et performantes, sans s’orienter vers le « tout bio ». L’usage de produits chimiques plus récents a été favorisé, mais les multinationales vont-elles mettre sur le marché danois de nouveaux produits permettant de faire face aux résistances ? La recherche de l’industrie phytosanitaire, très onéreuse, s’est orientée sur le développement de nouveaux pesticides pour les grandes cultures, délaissant les cultures à petite surface, les légumes notamment, devenues « orphelines ». Seules 7 grandes firmes multinationales ont les moyens d’investir les centaines de millions d’euros nécessaires au développement et à l’homologation de nouveaux produits. Les firmes ne seront probablement pas motivées pour faire homologuer des molécules pour les 45 000 agriculteurs danois en manque de défense phytosanitaire sur un marché en régression ! La stratégie danoise a aussi privé le pays de produits génériques meilleur marché, dont l’emploi contribue à la compétitivité du système de production. La réduction des moyens de protection ne risque-t-elle pas à court terme de renforcer l’apparition de résistances et de rendre leur gestion problématique? (Ndlr : on peut aussi souligner les risques accrus d’apparition de résistances résultant de l’utilisation de doses au ¼ de la dose homologuée).
Le Danemark se trouve donc pris au piége de sa politique, laquelle repose essentiellement sur quelques matières actives appartenant aux mêmes familles de produit sans possibilité d’alternance. Les premières limites de cette politique sont apparues. L’IFT, qui était de 2,63 en 1997 et 2,07 en 2000, progresse et se situe aujourd’hui à 2,3. Le gouvernement danois devra sans doute réviser sa politique et réintroduire des substances interdites auparavant, ce qui augmentera sensiblement les quantités de matières actives utilisées.
Source : Rivière-Welstein G, Agriculture et Environnement, n°35 ,avril 2008.
http://agriculture-environnement.fr/spip.php?article70
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