 Quelles sont les causes de la hausse des prix? Elles sont nombreuses, mais leurs effets s’ajoutent. Il s’agit d’abord de la consommation alimentaire qui s’est accrue dans les pays émergents( Brésil, Chine, Inde) avec l’augmentation du pouvoir d’achat et du changement des habitudes alimentaires, avec une consommation de viande plus élevée (7 calories végétales sont nécessaires pour produire une calorie animale). Cette tendance se manifeste aussi dans les autres pays du sud où l’urbanisation se poursuit à une vitesse accélérée, mais seulement dans les villes. La production agricole est moins excédentaire qu’il y a 10 ans face à une demande alimentaire qui augmente plus vite que la population, le marché est donc plus tendu. Il y a aussi un effet conjoncturel, plusieurs pays ayant subi récemment des accidents climatiques (Australie, Bangladesh, Chine, Vietnam) diminuant l’offre des pays exportateurs comme l’Australie pour le blé et augmentant la demande des pays importateurs. Les courtiers en céréales et certains pays exportateurs ont alors anticipé la hausse des prix et certains pays gelé leurs exportations de riz (Vietnam, Chine) dans l’attente de la 2ème récolte d’avril-mai. La spéculation s’est installée sur les marchés à terme des produits agricoles qui ne sont pas régulés, libéralisation oblige. De plus les Etats n’interviennent plus et les stocks de céréales sont au plus bas.
Quelle est la part de responsabilité des biocarburants dans cette hausse ? Ce ne sont pas les volumes actuels de produits agricoles destinés aux biocarburants qui expliquent la hausse des prix, sauf localement pour le maïs aux Etats-Unis, principaux producteurs de ces carburants. D’après les estimations d’Agrimonde (prospective CIRAD-INRA) sur le total des calories végétales produits dans le monde, moins de 5% sont destinés aux usages non alimentaires dont les biocarburants. L’alimentation humaine représente 55% de ce total, l’alimentation animale 30%. Les volumes destinés aux agrocarburants restent pour le moment faibles et provenaient en 2005 de 1% des terres cultivées. Mais la hausse annoncée de leur production accroît l’intérêt du marché des produits agricoles pour les spéculateurs financiers.
Les enjeux et les perspectives des biocarburants pour l’Afrique sont examinés. Même si les pays du sud utilisent moins d’énergie fossile pour leur production agricole ils subissent aussi durement la hausse du prix du pétrole, qui se répercute sur leurs coûts de production, de transformation et de commercialisation des produits locaux. Ce sont surtout les pays qui importent massivement des produits alimentaires pour nourrir leur population qui soufrent de cette hausse. Si en Afrique en 1994 la dévaluation de 50% du franc CFA avait provoqué un doublement du prix des aliments importés avec de graves répercussions, elle ne s’était pas traduite par des émeutes comme à l’heure actuelle. Aujourd’hui les marges de manœuvre des populations, fragilisées par des décennies de crises économiques sont très réduites. Les conséquences sur le secteur agricole sont probablement un report de la consommation des ménages sur les produits locaux. L’agriculture vivrière, délaissée depuis une vingtaine d’années des priorités des politiques, revient sur le devant de la scène, ce qu’a perçu la Banque mondiale qui replace dans son rapport annuel les enjeux agricoles au centre des questions des pays en voie de développement.
L’agriculture est un outil majeur de développement selon la Banque mondiale. Les filières vivrières approvisionnant le marché domestique, et en particulier les marchés urbains qui ont explosé avec un rythme d’urbanisation sans précédent dans l’histoire du monde, n’ont pas attendu ce soutien et se sont fortement développées. Elles ont innové, se sont mécanisées et organisées pour offrir des produits adaptés au mode de vie des citadins et accessibles à leur pouvoir d’achat. Malgré le poids économique des marchés domestiques, supérieur aux marchés d’exportation, les politiques ont continué à privilégier un développement agricole par l’insertion sur les marchés internationaux. Le vivrier marchant est dynamique, en particulier en Afrique et l’agriculture n’est pas au point mort.
Quelles sont les conditions dans lesquelles la production vivrière peut prendre la relève des importations ? Avant de proposer des solutions techniques miracles il faut d’abord mobiliser les réserves existantes en gain de productivité : terres restant à cultiver, potentiel de rendement important avec le matériel végétal actuel, moyens de réduire les pertes. La grande majorité des agriculteurs sont pauvres et n’ont pas accès aux intrants, aux crédits, aux assurances et aux conseils. La production agricole demeure une activité risquée non sécurisée et les ressources ne sont pas toujours suffisantes. Il manque souvent des solutions techniques, du matériel végétal amélioré, de moyens de lutte contre les maladies… Les investissements dans la recherche sur ces productions sont insuffisants.
Le problème dans le secteur vivrier ne se situe pas uniquement au niveau de la production agricole. Un très grand nombre d’activités assurent la connexion entre les producteurs et le marché : transformation agroalimentaire, commercialisation, distribution, restauration. Par ce secteur (=filières) les produits vont du producteur au consommateur et dans l’autre sens les incitations du marché sont transmises aux producteurs en termes de qualité et de prix requis. Ce secteur est dans une situation paradoxale : il joue le rôle de courroie d’entraînement du secteur agricole par le développement des marchés domestiques et il est pourtant presque partout négligé par les politiques. Une marge de manœuvre de taille se situe donc dans ces activités de commercialisation et de transformation en créant un environnement favorable à leur développement, dans la création d’infrastructures de transport, de stockage et les technologies de transformations des produits agricoles. Mais le laisser-faire a favorisé l’emprise de gros opérateurs qui spéculent et il faut donc que les politiques permettent au marché de mieux fonctionner.
Quelles pistes pour gérer la crise et s’en sortir? A court terme des mesures d’aide alimentaire d’urgence s’imposent, ce qui ne réglera pas le problème. Il est également nécessaire de libérer les marges de productivité dans le secteur vivrier marchand, tant au niveau de la production que de la transformation et la commercialisation. Il suffit déjà pour faire réagir le secteur vivrier marchand de pouvoir garantir pour les paysans, un peu plus d’engrais, de produits phytosanitaires, de routes en bon état, de moyens de transformation, de crédit, de conseils, d’assurances, d’informations sur les prix, de réduire les taxations policières sur les routes et le prix du gas-oil. C’est tout un soutien à l’agriculture des pays à vulnérabilité alimentaire qu’il faut relancer et non pas poursuivre une politique de libéralisation accélérée de ce secteur qui lui fait subir les aléas des marchés internationaux. Le développement agricole doit devenir une priorité dans l’agenda international. A plus long terme il sera sans doute difficile de s’affranchir de la question d’une meilleure répartition des ressources. Les pays les plus peuplés en consommant comme les pays les plus industrialisés ont mis en lumière les limites du système. Il ne s’agit plus de transférer le modèle agro-industriel pour le généraliser à l’ensemble de la planète, mais bien d’inventer ensemble un système plus durablement équitable.
Source : CIRAD, Lettre d’information n° 29, mai 2008.
http://www.cirad.fr/fr/actualite/communique.php?id=919
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