 La protection des cultures est sans doute aussi ancienne que l’agriculture. Mais ce n’est vraiment qu’à partir du XIXème siècle que quelques préparations de substances minérales ou végétales ont été utilisées pour cet usage. Entre 1845 et 1920 des 2 côtés de l’atlantique des fléaux des cultures (mildiou de la pomme de terre, maladies de la vigne, phylloxera, pyrale du maïs…) ont complètement modifié la manière de protéger les cultures. La réponse à cette marée montante de problèmes est intervenue de plusieurs manières : développer la pharmacopée centrée sur la chimie, rechercher des macro-organismes ennemis naturels des bioagresseurs exogènes pour une lutte biologique, préciser les résistances variétales et les sélectionner en ce sens. En même temps des mesures de quarantaine étaient mises en place. L’intérêt de la chimie est la relative rapidité à apporter un remède aux fléaux importés, mais la pharmacopée présentait déjà une image de dangerosité (cas de l’acide sulfurique pour désherber les céréales, de la nicotine, de l’arsenic…). Dans l’entre deux guerres à côté des méthodes traditionnelles (variétés résistantes, piégeage des ravageurs, méthodes physiques et mécaniques, rotation des cultures voire jachère…), une place croissante est faite à la chimie. L’arrivée de produits de synthèse a été vécue comme une véritable révolution en 1946 par les agriculteurs et les services officiels, car elle laissait espérer des solutions économiques pour tous les problèmes. L’expérience a prouvé depuis qu’en protection des cultures les solutions simples n’existent guère et que chaque innovation génère ses propres inconvénients. « Pour contenir les bio-agresseurs, la nécessité de disposer et de véritablement utiliser une palette de moyens divers reste un principe qui, même en 2008, n’est pas encore totalement entré dans la pratique » indique l’auteur.
Le développement durable (tel que formulé par Bruntland), dont les principes s’appliquent à l’agriculture durable, repose sur 3 composantes indissociables qui doivent être prises en compte de manière équilibrée par les politiques : l’économique, le social et l’environnemental. Le principe même de protéger les cultures est lié aux dimensions économiques et sociétales d’une agriculture durable, mais protéger les cultures est une discipline complexe qui fait appel à de nombreuses facettes du savoir agronomique pour minimiser l’impact des bio-agresseurs, à commencer par l’orientation du système de culture. Dans ce contexte l’auteur écrit « la protection durable des cultures peut être définie comme la mise en œuvre par l’agriculteur d’un ensemble cohérent de mesures indirectes et de moyens directs destinés à minimiser l’incidence des bio-agresseurs sur le rendement et la qualité des productions et permettant à la fois d’assurer la pérennité de l’exploitation agricole, de satisfaire les attentes économiques et sociétales, tout en exerçant sur l’environnement des effets transitoires qui n’hypothèquent pas à moyen et long terme la diversité du vivant inféodé à l’écosystème agricole préexistant ». L’ensemble cohérent de moyens à mettre en œuvre par l’agriculteur comprend des mesures indirectes de protection, appliquées à l’espèce cultivée (par exemple variétés résistantes, rotation, plants sains…), à l’environnement de la plante cultivée (travail du sol, drainage…), à l’organisme à combattre en dehors de sa période de nuisibilité (réduction de l’inoculum, élimination des plantes relais, des abris…). Les moyens directs de protection visent à éloigner ou combattre les bio-agresseurs (procédés physiques de défense, procédés biologiques, procédés chimiques en période de nuisibilité). Dans une telle approche la chimie n’est qu’un moyen parmi d’autres, mais il y a des domaines où son recours est presque incontournable (par exemple : cicadelle vectrice sur vigne, mildiou, cloque du pêcher, tavelure du pommier…). La chimie est souvent assimilée à un moyen direct de protection et les autres procédés et mesures à des moyens indirects, alors qu’en fait le caractère préventif ou curatif de l’action peut lui être appliqué comme à tout autre moyen.
La pharmacopée chimique utilisée pour protéger les plantes a connu de grandes évolutions : entre 1965 et aujourd’hui plus de 800 « solutions » ont été inscrites et autorisées. Elles ne sont pas toutes des substances phytopharmaceutiques classiques (herbicides, fongicides, insecticides et acaricides), certaines sont destinées à la désinfection des locaux, l’hygiène des élevages, les rodenticides, les répulsifs, la démoustication, les régulateurs de croissance, les hormones de croissance, les phéromones, les adjuvants… Des arthropodes auxiliaires on été ajoutés à la liste et soumis à des autorisation de mise en marché. Les solutions chimiques et biologiques proposées aux agriculteurs ont été durant les 50 dernières années constamment en hausse grâce à la créativité des laboratoires de recherche, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Toutes les « solutions » dont nous avons parlé sont au nombre de 506 en 2008 (Index phytosanitaire) et pour 2010 l’auteur s’interroge sur le chiffre de +/- 400. La régression qui touche pour l’essentiel les molécules chimiques découle du coût élevé de la recherche, de la difficulté d’obtenir des brevets ce qui diminue d’autant la durée de protection de l’obtenteur, de la revue européenne des substances actives qui élimine de nombreuses molécules anciennes pas toujours remplacées, de la concurrence des génériques des produits à bas coût fabriqués hors UE parfois avant la chute des brevets. La diminution du nombre des substances concerne les 3 grandes catégories. Par exemple pour les insecticides et acaricides (70 molécules en 1965 et sans doute 4 ou 5 de celles-ci en 2010 et sur 103 autorisées en 1980 il n’en subsisterait qu’une quinzaine en 2010). La nature des substances actives a par ailleurs beaucoup évolué. Le renouvellement qui a concerné les produits de synthèse touche aussi les produits dits « naturels » puisque la nicotine et la roténone ont fait l’objet d’un retrait, mais les sels de cuivre et de soufre occupent toujours une place importante. La pharmacopée française reste cependant une des plus moderne du monde.
En matière de durabilité de la protection chimique les domaines suivants sont à considérer en toute situation : efficacité et intérêt économique, la valeur des solutions utilisées à court et moyen terme en regard d’autre solutions, la sécurité pour l’homme, qu’il soit utilisateur des produits agropharmaceutiques ou consommateur des denrées traitées, l’environnement (biodiversité, eau, sol, air), l’acceptation sociale des méthodes utilisées. Les agriculteurs font leur choix des moyens (et donc des solutions alternatives) en termes de coût dans le contexte économique du moment, de temps à consacrer à la protection des cultures et de praticité, mais sans oublier l’efficacité. Parmi les éléments qui militent en faveur de la chimie se trouve la nécessité de contenir de nouveaux ennemis potentiels introduits par les échanges internationaux. Le critère efficacité est questionné au niveau du manque de moyen à terme si l’appauvrissement des solutions de défense se poursuit et la perte d’efficacité résultant d’apparition et d’extension des phénomènes de résistance, les 2 faits sont liés. La durabilité des solutions chimiques repose sur : le maintien sur le marché d’une palette de solutions suffisamment large (produits spécifiques et multisites), leur emploi mieux ciblé, l’organisation d’une alternance des substances actives dans le temps et l’espace, la formation des conseillers et agriculteurs. Toute activité agricole a un impact sur l’environnement. Dans une optique de durabilité Il convient de s’assurer que les effets inévitables ne sont pas préjudiciables à long terme aux écosystèmes agricoles et à l’environnement. Les domaines clés du débat en la matière sont au nombre de 3 : 1-La biodiversité avec les exemples du gibier, des arthropodes auxiliaires des cultures, mais aussi les impacts sur les milieux aquatiques, 2-Le maintien de la fonctionnalité des sols (éviter l’accumulation de métaux lourds comme le cuivre, disposer de substances et métabolites rapidement dégradables), 3-La protection de la qualité de l’eau (réduction ou suppression des principaux contaminants, lutte contre les pollutions ponctuelles, protection des aires de captage). Les attentes sociétales relatives à la protection chimique (durable) sont évidemment la sécurité des personnes avec des substances moins toxiques, des coefficients de sécurité en matière de résidus dans l’alimentation et il serait judicieux d’informer mieux le consommateur en toute transparence : comment on détermine les Limites maximales de résidus (LMR), les cahiers des charges, la surveillance. L’attention est attirée sur la méconnaissance ordinaire de la pharmacopée chimique que ce soit par les médias, les décideurs, et évidemment les journalistes et le grand public. Les aspects quantitatifs ont fait et font débat. La nature des produits chimiques a fortement évoluée dans le secteur de la protection des plantes : produits minéraux en régression, extraits naturels en progression, apparition des organismes vivants, aspects contrastés pour les produits de synthèse. Si des solutions alternatives existent, surtout pour les ravageurs, la lutte chimique demeure nécessaire par exemple pour le désherbage des céréales.
Pour conclure J.L. Bernard souligne que : la protection des cultures n’est pas un luxe de pays riches mais un exercice obligatoire si on veut assurer la sécurité des approvisionnements. Son objectif est de limiter de façon régulièrement satisfaisante les dégâts quantitatifs et qualitatifs que les bio-agresseurs engendrent pour les maintenir au dessous du niveau de durabilité économique des exploitations. Pour cela la protection des plantes cultivées doit faire appel à toute la palette de moyens existants y compris les mesures indirectes de protection. La chimie n’est pas la protection des cultures mais selon son avis une protection économique des productions végétales ne peut guère s’en passer, chimie et durabilité ne sont pas aussi antinomiques qu’il y parait au premier abord. On doit admettre que dans ce domaine aucune intervention humaine n’est dénuée d’effet environnemental, il faut donc privilégier les approches n’exerçant que des effets limités et transitoires. Des pistes de progrès sont suggérées. Il s’agit de la prise en compte du paysage agricole (bandes enherbées, haies, Ndlr : « les infrastructures écologiques ») et la mise en pratique d’un système de production intégrée. Renouveler la formation des hommes (enseignants, conseillers, agriculteurs..) pour les initier à ces démarches nouvelles et à leur mise en pratique. Un dernier aspect à multiples facettes est la communication qui concerne beaucoup de monde et d’abord les scientifiques dont les avis ne sont jamais audibles face aux « lanceurs d’alerte » quasi professionnels. C’est une nécessité pour l’acceptation sociétale de la protection des cultures et de la chimie, acceptation qui est obtenue pour l’agriculture biologique, perçue comme alternative et bénéficiant d’un présupposé « sans traitement », ce qui n’est pas le cas. Il est souligné au sujet des problèmes de communication que les laboratoires ont mis au point des méthodes de détection des substances chimiques à des doses infinitésimales et que les résultats sont presque systématiquement présentés au public comme porteurs de risques, ce que l’on retrouvera lorsque les procédures REACH évalueront les dizaines de milliers de produits chimiques présents dans notre vie quotidienne.
Source: J.L. Bernard. Comment la chimie peut favoriser une protection durable des cultures. Communication à l’Académie d’agriculture de France, 13 février 2008.
Voir : http://www.afpp.net/la_lettre/2008.02_JLB_Protection%20chimique%20et%20durabilite.pdf
|