 L’idée directrice était de mettre en parallèle les défis d’ensemble auxquels l’humanité sera confrontée dans les 50 prochaines années et les réponses que la science et la technologie pouvaient y apporter. Le tome I du rapport portait sur le thème : « Changements climatiques et transition énergétique : dépasser la crise ». Le tome II (191 pages), objet de cette présentation, est consacré à la biodiversité. Le plan de ce tome comprend 3 parties : 1- La biodiversité une réalité mal connue et pourtant menacée, 2-L’urgence des initiatives, 3-Valoriser durablement la biodiversité, partie qui expose un ensemble cohérent de propositions concrètes des parlementaires. Dans l’avant propos les auteurs déclarent que « Ce thème est moins présent dans l’opinion que le changement climatique et la crise énergétique, mais qui a tout autant d’importance pour notre société, car une valorisation durable de la biodiversité peut être un des ressorts de la transformation de notre mode de développement ».
1-La biodiversité une réalité mal connue et gravement menacée. Des mondes restent à explorer comme le montre l’examen de l’évolution scientifique et technologique de la fin du XXème siècle. Une rupture scientifique est intervenue à la fin des années soixante-dix lorsque le renouvellement des outils d’observation de la biodiversité a permis de s’apercevoir qu’un corpus de connaissance, qui était jugé presque définitif, était très incomplet : la diversité du vivant restait, pour l’essentiel, à découvrir. L’univers du vivant s’élargissait à l’infini. L’essor de la biologie moléculaire, le perfectionnement des techniques d’exploration mises en œuvre notamment dans les fonds marins et les canopées des forêts tropicales et équatoriales, la naissance de l’écologie révélant les interactions complexes qui s’installent entre tous les éléments d’un écosystème, ont permis de renforcer le champ de la connaissance de la biodiversité des espèces et des écosystèmes. Le nombre d’espèces a été ainsi largement réévalué et les découvertes se poursuivent à un rythme soutenu. La diversité du monde bactérien a été mise en évidence (2 500 espèces connues en 1980 et 7 300 aujourd’hui, mais leur nombre est estimé entre 600 000 et 6 milliards !) Les bactéries ont un rôle écologique, des capacités sanitaires et des potentialités industrielles. Les recherches sur les écosystèmes sont complexes et on a identifié 14 grands biomes (types d’écosystèmes terrestres), mais chaque vaste aire abrite des milliers d’écosystèmes particuliers. Les recherches sur les écosystèmes doivent donc utiliser une pluralité de méthodes (recherches de faisceaux d’indices plus que méthodes expérimentales traditionnelles). Les procédés expérimentaux procèdent donc, soit par observation comparée, soit par artificialisation fonctionnelle.
Des menaces croissantes pèsent sur la biodiversité, car si les espèces ne vivent sur la terre qu’à titre transitoire (celles présentent actuellement ne représentent que 2% de celles qui y ont vécu jusqu’alors), le rythme général d’extinction des espèces s’accélère. La biosphère a connu 5 crises d’extinctions spectaculaires, mais qui s’étalaient sur des centaines de milliers d’années, alors qu’on se demande si la 6ème ne va pas se produire d’ici peu (un siècle) car le rythme d’extinction est maintenant 10 à 100 fois plus important que le rythme « naturel ». Certains types d’écosystèmes sont plus touchés avec une localisation géographique de l’intensité, par exemple les biotopes marins et côtiers : -60% dans l’océan indien et -27% en asie. La biodiversité des pays développés, déjà très anthropisée, continue d’être atteinte (faune aviaire, faune des sols, disparition d’espèces animales domestiques, de bactéries lactiques et seulement 3 à 5 espèces végétales couvrent les besoins en protéines..). Les pressions traditionnelles s’accroissent sous l’effet de la démographie, de l’usage de l’eau, des ressources agricoles et forestières. La recherche d’un indice global d’atteinte à la biodiversité est nécessaire ; il est clair qu’on constate que l’homme a commencé à vivre sur son capital et à transformer la ressource en déchets plus vite que la biosphère ne peut transformer ses déchets en ressource. Trois types de pressions sont schématiquement mises en évidence : 1-Les pressions de prédation (pêche industrielle et surexploitation des ressources halieutiques, destruction des écosystèmes marins, développement de l’aquaculture à base de farine de poisson en milieu ouvert). L’exploitation forestière non contrôlée qui s’accélère du fait de la hausse de la demande mondiale entraînant des coupes illégales (13 millions d’hectares/an de déforestation) et l’absence de régulation du marché des bois exotiques qui les encourage et décourage l’exploitation durable. 2-Les pressions d’anthropisation des espaces (urbanisation, autoroutes, carrières, gisements d’hydrocarbures) avec leur occupation et la destruction des biotopes (mangroves, forêts, prairies…). 3-L’accroissement des échanges internationaux, qui renforcent les invasions biologiques. Ces invasions, qui sont le plus souvent le fait de l’homme, ne sont pas récentes mais sont amplifiées par le développement du commerce international maritime et aérien. Enfin la nouvelle menace de changement climatique, a priori plutôt favorable à la biodiversité, mais qui accentuera les menaces précédemment décrites car les temps d’adaptation des écosystèmes ne sont pas connus, de plus elle se conjugue avec l’anthropisation.
L’acquisition et la gestion des connaissances sur la biodiversité ont des contraintes particulières. Les recherches dans ce domaine doivent faire l’objet d’une priorité. Il faut en particulier prioritairement améliorer le rythme d’identification des espèces, de leur génomique et des relations au sein des écosystèmes Cette acquisition des connaissances dans le domaine de la biodiversité impose des contraintes. Pour gérer l’espace et le temps une multilocalisation de la recherche s’impose, avec une coordination à l’échelon mondial d’où l’urgence de la mise en place de 2 institutions internationales : le réseau IMSOB (pendant du GIEC pour la surveillance du climat) et une organisation de l’ONU dédiée à l’environnement et au développement durable. Cela parce que la structure des multiples organismes internationaux, objet de 500 accords, est devenue chaotique et n’est plus tenable. Les temps de recherche sont différents car, observer l’évolution naturelle ou forcée d’un écosystème introduit des temps expérimentaux qui peuvent être de l’ordre de la décennie ou plus. Les auteurs proposent de maintenir les méthodes traditionnelles d’exploration de la biodiversité (naturaliste, réseaux d’observateurs bénévoles, renouveau de la taxonomie laquelle manque cruellement de spécialistes qu’il faut recruter raisonnablement pour assurer la relève). De plus des moyens d’investigations et d’analyses nouveaux sont à mettre en œuvre : création d’indices liés à la biodiversité (comme il en existe déjà, par exemple les biomarqueurs de la qualité écologique de l’eau, l’indice aviaire des oiseaux liés à l’agriculture…), développement de concepts de classifications nouveaux et des recherches sur la dynamique des populations. Enfin généralisation de l’usage des nouvelles technologies (informatique, satellite, télédétection, altimétrie laser, méthodes de systématique intégrantes) pour résoudre les difficultés dues aux changements d’échelle et aller vers une systématique intégrative. Le flux de connaissances nouvelles sera de plus en plus important, comment le gérer ? (espèces nouvelles, stocks de spécimens dans des collections publiques dispersées et peu accessibles). Cette situation n’est plus admissible et plusieurs consortiums se sont constitués pour une standardisation et une interopérabilité informatique des inventaires sur la biodiversité : GIBIF (Biodiversity Facility) auprès de l’OCDE, EDIT (European Distributed Institution of Taxonomy), Barcode of Life, Consortium of Marine Life, Encyclopedia of Life. Malheureusement si la France est associée à la plupart de ces consortiums et réseaux au travers de ses organismes et de ses chercheurs, elle consacre extrêmement peu de moyens opérationnels à ces actions. Cela est regrettable à cause : de la position de pointe de notre pays sur les problèmes de développement rural, de la richesse de son appareil de recherche et de ses collections, de sa responsabilité particulière dans la gestion de son domaine ultramarin en particulier de la façade méditerranéenne.
2-L’urgence des initiatives de préservation. Elles doivent être d’une toute autre ampleur que celles menées actuellement. Pourquoi les efforts des organisations internationales et des politiques publiques des Etats, ainsi que la sensibilisation croissante des opinions, n’ont pas permis d’endiguer l’érosion de la biodiversité ? C’est une question de degré (démographie, développement économique) et de nature (préservation des seuls milieux naturels, conservation et pas protection dynamique de la biodiversité pour parer aux menaces futures, résultant des pressions d’anthropisation, notamment des pressions de prédation qui touchent les forêts des zones tropicales et les milieux aquatiques). Il est nécessaire de savoir comment le développement humain peut utiliser les milieux naturels sans que cette utilisation compromette la durabilité des ressources. En ce qui concerne les forêts tropicales et équatoriales les déboisements ont des effets cumulatifs et la résilience du milieu dépasse l’horizon d’une génération. Leur protection est urgente et nécessite une inflexion des règles de la mondialisation. Les actions de conservation, qui doivent être poursuivies, montrent leurs limites (contraintes de l’évolution des populations, mesures limitées à quelques pays…). Un lien s’impose entre la conservation et l’exploitation économique des forêts (création de corridors de reforestation, agroforesterie, exploitation des produits ligneux et non ligneux de manière rationnelle car les technologies de rationalisation sont peu ou pas employées pour des raisons de gouvernance économique). Il faut casser la mécanique économique des ventes illégales en refusant dans les pays développés et émergents les bois qui ne seraient pas issus d’une exploitation durable. Il serait hautement souhaitable d’inclure les forêts tropicales dans le cycle de Kyoto en rendant les projets de conservation éligibles à ce marché (de CO2). La surexploitation des océans incite à rechercher une gestion marine plus durable grâce à des mesures aux échelons nationaux, régionaux et planétaires. L’aménagement de réserves marines est nécessaire mais présente des limites. Il doit être complété par la gestion des milieux côtiers et une aquaculture raisonnée, dans ce domaine les recherches de l’IFEMER ont abouti à une aquaculture « hors sol » en circuit fermé, dont les poissons consomment peu ou pas de farines de poisson. Une aquaculture de repeuplement est aussi entreprise. Il convient de limiter les prises connexes et de faire évoluer la gouvernance mondiale de la pêche, avec une planification stratégique à long terme incorporant la notion d’écosystème.
Il s’agit également de lutter contre la destruction d’espaces. Mieux gérer l’occupation directe d’espaces suppose que l’on redéfinisse les conditions du développement urbain (reconcentration) et que l’on applique des mesures de compensation aux occupations d’espaces naturels. Certains pays ont des législations contraignantes en la matière, alors que la loi française de 1976 ne prend pas en compte le « grignotage », seuls les grands projets sont considérés dans la grille de compensation, laquelle n’est d’ailleurs pas au point, ni juridiquement imposable. De plus les autorités sont souvent laxistes face aux pressions politiques. Un marché s’établira sans doute à terme dans le domaine de la compensation avec la prise en compte des notions de durée et de gestion. La gestion de l’espace rural est une question cruciale et le « Grenelle de l’environnement » a avancé des mesures (trame verte nationale, critère biodiversité dans le calcul de la dotation globale d’équipement et fonctionnement d’une écoconditionnalité). Pour freiner le fractionnement des territoires les pays développés considèrent ce problème dans les projets d’aménagement à long terme et dans les pays en voie de développement la Banque mondiale a adopté pour ses investissements un code de bonnes pratiques environnementale, sans trop exercer de pressions. Les eaux continentales sont victimes d’occupations indirectes de l’espace, deux menaces affectent leur biodiversité : la pollution et les captations d’eau pour les besoins de l’agriculture. L’Union européenne propose de remplacer les normes actuelles de pollution par la notion de « bon état écologique du milieu ». Les prélèvements d’eau par l’agriculture dépassent les capacités de résilience des écosystèmes aquatiques, pourtant habitués aux variations du cycle hydrologique. Il va falloir pour la pollution et la captation des eaux trouver des territoires de gestion pertinents et d’intégrer cette gestion écologique aux équilibres économiques et sociaux, afin que les acteurs s’approprient cette gestion. Dans le but de préserver les biodiversités autochtones il est indispensable de limiter les introductions d’espèces invasives. Pour cela il est proposé de créer une structure internationale dédiée à la surveillance, afin d’investir scientifiquement dans la connaissance, faire mieux circuler l’information, mobiliser des fonds pour des éradications ciblées appliquer les conventions internationales, notamment celle relative aux déballastages.
La préservation de la diversité biologique du vivant dépendra également de notre capacité à anticiper les menaces à venir, en particulier les effets à long terme du changement climatique et l’aggravation de la pression anthropique sur les espèces. La vitesse acquise des changements climatiques a des conséquences sur le changement de la phénologie et les aires de distribution des espèces déjà bien documentées (plus de 1 000 km de remontée vers le nord pour les espèces océaniques). L’équilibre des écosystèmes est ainsi perturbé, par exemple pour les espèces d’insectes c’est la conséquence d’un développement plus rapide, de l’augmentation du nombre de générations et des déplacements, de la réduction de la mortalité due aux facteurs abiotiques. Les plantes hôtes peuvent être affectées dans leur résistance aux bioagresseurs en étant affaiblies par la sécheresse estivale, la nutrition (excès d’azote anthropique), la teneur en eau des sols et les relations entre insectes et plantes affectées par les décalages de cycle. Il y a aussi les impacts du changement climatique, le réchauffement hivernal déplaçant vers le nord les lignes des seuils léthaux de températures des insectes et ainsi de leur aire d’expansion. On a tout intérêt à ménager des temps et des zones de transition activant les capacités de résilience des écosystèmes. Les menaces sont très préoccupantes pour tous les écosystèmes terrestres avec les changements des aires de répartition des espèces. Pour les écosystèmes océaniques la poussée du phytoplancton aura des conséquences sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Les capacités de réponse aux effets du changement climatique restent à organiser. Le plus sûr est de réduire fortement nos émissions de gaz à effet de serre, à cela s’ajoute la mise en place de politiques ménageant l’avenir de la biodiversité du vivant. Une multiplication et une coordination des actions de surveillance par un système d’observations planétaires avec des scientifiques formés s’imposent. Pour les milieux côtiers et océaniques la stagnation des crédits de l’IFREMER, dont l’expertise dans ce domaine est reconnue, ne va pas dans ce sens !
Comment anticiper les modifications des aires d’extension et des biotopes forestiers pour assurer cette migration ? Deux types d’actions sont préconisés : les corridors climatiques, avec l’aide des fonds du 2ème pilier de la Politique agricole commune (PAC), l’élaboration de scénarios de réponse (choix des essences, déplacements volontaires d’espèces), avec une attention particulière à la façade méditerranéenne qui est le plus grand réservoir de biodiversité de la métropole et la zone où le changement climatique aura le plus d’effets sur les biotopes. La conservation des semences in situ et ex situ pose plusieurs problèmes, d’autant plus que le Bureau des Ressources génétiques chargé de cette conservation a vu ses moyens menacés et qu’on ne sait toujours pas en France quel organisme va piloter la convention sur la diversité biologique (CDB), et le traité sur les ressources phytogénétiques qu’elle a ratifiés. La sélection génétique fait débat avec l’interférence entre création de plantes génétiquement modifiées (PG) et sélection génétique traditionnelle, laquelle pourrait être plus poussée pour la sélection d’expression génomique. La variabilité génétique intraspécifique, véritable « ceinture de sécurité biologique » face aux pressions des changements environnementaux, comme on a pu le constater dans le passé, constitue un axe de recherches intéressant. Les concurrences futures dans l’occupation de l’espace planétaire et principalement de la montée de la demande en biocarburants et la croissance de la population mondiale constitueront des menaces de grande ampleur pour la biodiversité. Les projections démographiques indiquent qu’il y aura 9 milliards d’hommes en 2050. Les conséquences sur l’occupation des espaces sont cruciales : expansion des villes et de la circulation automobile avec plus de routes, changement des comportements alimentaires des pays émergeants avec augmentation de la consommation de viande qui exige plus de terre. Les espaces disponibles ne sont pas extensibles, les ressources de l’océan stagnent et les techniques d’intensification ont montré leurs limites et effets indésirables sur l’environnement. La solution réside dans une agriculture de précision reposant sur la biologie, dans la modification des finalités de la sélection génétique et dans la maîtrise des interventions tout au long du processus de production. Le changement de modèle de la production agricole ne pourra pas s’effectuer sans intervention de la puissance publique dans un domaine où beaucoup de secteurs sont subventionnés.
(Ndlr : à suivre « Valoriser durablement la biodiversité » dans la prochaine Lettre d’information).
Source : Laffitte P. et Saunier C., Sénateurs, 12/12/2007. Rapport sur les apports de la science et de la technologie au développement durable, Tome II : « La biodiversité : l’autre choc ? l’autre chance ? », 191p
http://www.senat.fr/rap/r107-121-syn.pdf
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